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Équilibre ou déséquilibre des pouvoirs ?

Équilibre ou déséquilibre des pouvoirs ?

Un célèbre constitutionnaliste, Maurice Duverger, écrivait peu de temps après la réforme de 1962 : « La Cinquième République n’est pas seulement un système personnel, comme le disent ses ennemis, ni une démocratie. Elle est à la fois l’un et l’autre… Il s’agit d’une République consulaire. Il s’agit d’un Consulat, basé sur la personnalité d’un homme qui dépasse le cadre des institutions et le pays à son tempérament, plutôt qu’il n’entre dans leurs cadres ».

De bonnes institutions sont celles qui n’accaparent pas les préoccupations des gouvernants en les détournant de leur dessein. D’ailleurs, n’a-t-on pas défini le gaullisme comme étant une dépolitisation interne et une politique étrangère ? D’où il ressort, que pour celui-ci, l’esprit des institutions consiste à surmonter les hésitations et les divisions sécrétées par les partis et les corps intermédiaires, en s’attachant à nouer un lien direct entre le pouvoir, incarné par le Chef de l’État, et le peuple. Un observateur étranger, attentif à nos mœurs, se rendrait compte assez vite que la présidence d’Emmanuel macron s’inscrit dans cette lignée. Ses premiers pas, ses premières décisions, sa faconde, son image, sa communication, tout indique que l’État est en lui, la volonté du peuple renfermée dans la sienne. Il ne s’agit pas d’une critique, mais d’un constat : le général de Gaulle est un monarque électif « Seul à détenir et à déléguer l’autorité de l’État »… « confiée toute entière au Président par le peuple qui l’a élu »… « Comme en Dieu sont réunies toutes perfections et toutes vertus ». On notera que Bossuet et le Grand Siècle ne sont pas seulement les références de l’homme du 18 juin… Emmanuel macron est marqué par la pratique d’un pouvoir centralisé, mais légitime et nécessaire à la conduite des affaires et des réformes.

Bien sûr, tout cela n’est pas sans conséquences sur les rapports entre le Chef de l’État et son Premier ministre auquel il « délègue » afin que ce dernier puisse  mettre en œuvre les détails du programme élyséen. Pour certains, les choses sont claires : le gouvernement fait corps avec le Président de la République, sans pour autant participer à son autorité indivisible. Ce dernier opérant, en quelque sorte, une distinction entre ce que nous pourrions appeler le « pouvoir suprême » et le « pouvoir administratif ». L’exécutif, donc, exécute… Pour les autres, et le discours de Versailles en témoigne, le Chef de l’État n’a pas souhaité faire de l’ombre à son Premier ministre en parlant avant lui, il a simplement dégagé les contours de sa politique, qu’Édouard Philippe aura la lourde tâche d’appliquer.

Au reste, il n’est pas interdit à ce dernier – puisque les accents gaulliens du président ne manquent pas -de se rappeler que Georges Pompidou était étroitement associé à l’exercice des prérogatives présidentielles. Fort de la délégation d’autorité qu’il tenait du Chef de l’État, il faisait figure de Vice-président, et de chef de la majorité parlementaire ; à telle enseigne que l’on se demande à l’époque si le général de Gaulle n’a pas besoin de « gardes rouges »  pour se maintenir au pouvoir et se débarrasser du pompidolisme. Reste à savoir si Édouard Philippe fait pareille lecture de son rôle, et si le Président acceptera, sans réserve aucune, que le locataire de l’hôtel Matignon vienne ainsi taquiner « l’homme de la Nation ».

Alain Noqué