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Haro sur le patronat

Haro sur le patronat !

« Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage », ironisait Molière dans « Les Femmes savantes ». Qui veut condamner les ordonnances travail les accuse de plaire au Medef. Dans l’esprit de nombreux responsables politiques, syndicalistes, experts et journalistes (y compris lorsque ceux-ci travaillent dans un quotidien de référence), l’opinion du patronat est le mètre-étalon à l’aune duquel il faut juger du caractère positif ou non d’une réforme.

« La loi travail est une loi Medef », s’est récemment exclamée Martine Aubry. Autant dire, et tout le monde l’aura compris, que cette réforme est fatalement nocive pour les salariés et, au-delà, pour l’intérêt du pays. Cette lecture binaire et manichéenne est encore très prégnante dans notre pays. Elle est révélatrice de la persistance, plus ou moins consciente chez ses auteurs, d’une conception marxisante et un tantinet « complotiste » des relations de travail. Postulat n° 1 : les intérêts des chefs d’entreprise et ceux des salariés sont forcément divergents. Postulat n° 2 : les organisations patronales n’ont de cesse que de s’atteler à la casse sociale du pays.

Le « champagne coule à flots »

La terminologie employée par les intéressés pour stigmatiser l’approbation coupable des organisations professionnelles n’est pas anodine. A écouter les commentaires sur les ondes ou à les lire dans la presse, le patronat ne se contente pas d’être satisfait. Ce serait trop banal. Si l’on en croit ces observateurs avisés, il « pavoise », il « jubile », il « ne cache pas sa joie » et « ne boude pas son plaisir ».  Pour d’autres encore, il « triomphe », il « fanfaronne » et « célèbre sans vergogne » la réforme gouvernementale. Certains commentateurs ont enfin l’imagination fertile et… festive : le patronat « sable le champagne », « le champagne coule à flots », bref « c’est Noël avant l’heure ».

Au-delà de ce langage outrancier, ce qui frappe dans l’audition ou la lecture de ces analyses et commentaires, c’est que leurs auteurs sont très préoccupés par la défense des salariés en place, des « insiders », mais apparemment assez peu par celle des 3,5 millions de chômeurs, dont de très nombreux jeunes, les « outsiders » du marché du travail. Ce qui frappe également, c’est leur méfiance, leur hostilité de principe envers toute adaptation de notre droit du travail, envers des mesures assez similaires aux dispositions qui sont en vigueur dans de nombreux pays européens, notamment du nord de l’Europe, aux indicateurs pourtant beaucoup plus positifs que les nôtres en matière d’emploi.

Une vision caricaturale

Ce qui frappe enfin, c’est une vision caricaturale des chefs d’entreprises et des organisations professionnelles. Comme si l’obsession de ces derniers était de pouvoir licencier à tout va, de précariser leur main-d’œuvre, de diminuer leurs rémunérations et d’affaiblir la représentation du personnel. Comme si ces derniers n’avaient pas fondamentalement intérêt à fidéliser leurs salariés, à favoriser leur implication, et à bâtir un dialogue social de qualité avec les représentants du personnel. Comme si, citoyens et parents, ils n’étaient pas soucieux de l’intérêt du pays et inquiets de la situation du chômage, notamment celui des jeunes.

La « société de défiance », fort bien analysée par un petit ouvrage des économistes Yann Algan et Pierre Cahuc (2007) sous-titré « comment le modèle social français s’autodétruit », a encore quelques beaux jours devant elle.

Denis Boissard, Directeur de projets