Focus social

Réformer dans une société de défiance

Réformer dans une société de défiance

Un an après son élection à la présidence de la République, l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron est considérée, selon un sondage Elabe, comme un évènement positif pour le pays par seulement 48 % des Français (contre 52 % qui pensent le contraire). La France apparait plus que jamais coupée en deux.

L’appréciation portée sur l’action du président de la République recouvre un vrai clivage social. Si
58 % des cadres, 52 % des classes moyennes et 49 % des retraités portent un regard positif sur l’élection d’Emmanuel Macron, ce taux chute à 38 % chez les employés et 34 % chez les ouvriers. On retrouve le clivage du premier tour de l’élection présidentielle entre un électorat assez aisé, réformiste, acquis à l’économie de marché et plutôt pro-européen qui avait voté pour Macron (24 %) ou Fillon
(20 %) et un électorat plus modeste, moins qualifié, parfois en situation précaire, et plus perméable aux promesses chimériques des candidats populistes Le Pen ou Mélenchon (respectivement 20 % et 19,6 %).

Un doute profondément ancré

Si près de 7 Français sur 10 reconnaissent que leur jeune président mène une action réformatrice, le pessimisme reste de mise : 58 % des personnes interrogées estiment que son action ne permettra pas d’améliorer la situation du pays, et pire encore, 81 % pensent qu’elle n’améliorera pas leur situation personnelle. En dépit de l’embellie conjoncturelle actuelle, de la reprise de la croissance et du recul du chômage, en dépit également de la pédagogie effectuée sur le sens des réformes engagées, le doute est profondément ancré chez les Français.

L’ampleur du mal-être de nos concitoyens est connue. Elle est mesurée tous les ans par le baromètre de la confiance politique réalisée par le Cevipof. La dernière vague (janvier 2018) de cette enquête très fouillée montre que les Français n’ont plus confiance ni dans les grandes institutions démocratiques, ni dans la politique. Seul le conseil municipal trouve grâce auprès d’une majorité de Français. Le président de la République et le Premier ministre ne recueillent les suffrages que d’un peu plus d’un tiers d’entre eux, soit un peu mieux que l’Assemblée nationale et le Sénat (30 %). Pour plus de huit Français sur dix,  les responsables politiques ne se préoccupent pas de ce qu’ils pensent, et sept sur dix estiment qu’ils sont corrompus.

Une société frileuse

Au moins aussi inquiétant, une majorité de Français ne croient pas aux vertus d’une politique économique libérale, comme celle qui est actuellement menée. Sept sur dix pensent que l’économie actuelle profite aux patrons au détriment des salariés. Six sur dix ne croient pas que, pour surmonter la peur d’embaucher des entreprises, on doit leur permettre de licencier plus facilement. Plus de la moitié des Français estiment qu’il faut donner la priorité à l’amélioration de la situation des Français plutôt qu’à la compétitivité de l’économie française, et qu’il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres. Bref, les Français ne sont pas convaincus que la solution aux difficultés de notre pays (chômage massif, difficultés d’insertion des jeunes, ascenseur social en panne, poids des prélèvements obligatoires…) passe par une politique plus favorable au développement des entreprises.

Premier à diagnostiquer cette défiance collective et donc la difficulté à réformer (dans Le Mal français, paru en 1976, il y a plus de quarante ans), Alain Peyrefitte écrivait dans un ouvrage publié en 1995 :
« la société de défiance est une société frileuse, une société où la vie commune est un jeu à somme nulle (si tu gagnes, je perds), société propice à la lutte des classes, au mal-vivre national et international, à l’enfermement, à l’agressivité de la surveillance mutuelle. » Nous y sommes.